Les vaches ont leurs « meilleures amies »… et leur présence change vraiment quelque chose

Christophe Duhamel· 13 août 2026 à 14:35

Dans un troupeau, une vache ne fréquente pas forcément toutes ses congénères de la même façon. Elle peut rechercher certaines partenaires, manger ou se reposer près d’elles et les lécher davantage. Les chercheurs parlent de « relations préférentielles ». Et lorsqu’on bouleverse ces liens, ce n’est pas totalement anodin.

Imaginez une cinquantaine de vaches dans une prairie. Vues de loin, elles forment un troupeau assez homogène : ça broute, ça rumine et, sauf conflit majeur autour d’une place particulièrement enviable, tout semble se passer collectivement.

Regardez plus longtemps et l’image change.

Certaines vaches passent davantage de temps côte à côte. Elles se retrouvent pour manger ou se reposer, se suivent, se lèchent et semblent rechercher plus volontiers la compagnie de certaines congénères que celle des autres.

Alors, les vaches ont-elles vraiment des meilleures amies ?

Avec des guillemets, oui. Les scientifiques préfèrent parler de partenaires sociaux préférés ou de relations préférentielles. Ce vocabulaire évite de plaquer nos propres sentiments sur les animaux. Mais derrière la jolie formule qui circule sur Internet se cache un phénomène très réel : les bovins entretiennent des relations sociales individualisées, et certaines comptent davantage que d’autres.

Dans le troupeau, tout le monde n’est pas interchangeable

En 2015, des chercheurs autrichiens et tchèques ont observé minutieusement 12 vaches Holstein vivant au sein d’un groupe d’une cinquantaine d’animaux. Ils ont noté leurs voisines pendant les repas et le repos ainsi que leurs interactions amicales, notamment le toilettage mutuel.

Le résultat de l’étude publiée dans Applied Animal Behaviour Science est assez clair : plus deux vaches se connaissaient depuis longtemps, plus leur relation avait tendance à être intense. Les expériences partagées plusieurs mois ou années auparavant pesaient davantage que le simple fait d’avoir été réunies récemment.

Autrement dit, changer de groupe ne semble pas nécessairement effacer l’ardoise sociale.

Une autre expérience avait déjà montré que ces préférences peuvent se construire très tôt. Des génisses élevées ensemble dès leur premier mois de vie recherchaient davantage la proximité de leurs anciennes compagnes lorsqu’elles grandissaient. Les auteurs de cette étude de 2010 estimaient que des relations préférentielles pouvaient se former avant trois mois et demi.

Même chez les vaches, certaines copines de maternelle résistent donc plutôt bien au temps.

Comment sait-on qu’une vache en préfère une autre ?

Évidemment, le questionnaire « Qui est ta meilleure amie ? » donne des résultats limités chez Bos taurus.

Les éthologues passent donc par le comportement.

Ils observent notamment quelles vaches :

  • restent souvent proches l’une de l’autre ;

  • mangent ou se reposent côte à côte ;

  • se déplacent ensemble ;

  • se lèchent mutuellement ;

  • continuent à rechercher leur compagnie lorsque la composition du troupeau change.

Le léchage social, appelé allogrooming, est particulièrement intéressant. Les bovins ne le distribuent pas complètement au hasard : familiarité, proximité et relations entre individus influencent les échanges. Des travaux menés dès les années 1990 concluaient que ce comportement contribue probablement à la formation et au maintien des liens sociaux.

Et recevoir un bon coup de langue bovin semble avoir un petit effet relaxant : une étude menée sur des vaches laitières a constaté une légère baisse mesurable du rythme cardiaque chez celles qui étaient léchées, particulièrement lorsqu’elles étaient debout.

Le spa bovin manque peut-être un peu de discrétion, mais le principe est là.

L’expérience qui a créé la légende des « meilleures amies »

La formule devenue virale doit beaucoup aux travaux de la chercheuse britannique Krista McLennan.

Pour sa thèse de doctorat, soutenue en 2013 à l’Université de Northampton, elle a étudié les relations sociales au sein d’un troupeau commercial de quelque 400 bovins Holstein-Friesian. Elle y a identifié des associations préférentielles entre certains individus, particulièrement marquées chez les jeunes animaux. La thèse est librement référencée par l’Université de Northampton.

Puis elle a soumis certaines vaches à une situation inhabituelle : être temporairement isolées du reste du troupeau, soit avec une partenaire préférée, soit dans d’autres configurations sociales.

Lorsqu’une vache se retrouvait avec sa partenaire préférée, son rythme cardiaque était significativement plus bas que dans la situation comparative étudiée. Ces travaux ont contribué à populariser l’idée que les vaches deviennent « stressées lorsqu’on les sépare de leur meilleure amie ».

Il faut néanmoins remettre la jolie histoire à sa juste place : ces expériences font partie d’une thèse et de communications scientifiques, et la notion de « best friend » est une traduction médiatique de « preferred partner ».

La science démontre donc des préférences sociales et un effet de soutien social. Elle ne nous dit pas que Marguerite considère nécessairement Pâquerette comme sa BFF.

Les vaches choisissent même avec qui elles vont prendre l’air

Les technologies récentes permettent d’aller encore plus loin en observant automatiquement les déplacements des animaux.

En 2024, des chercheurs de l’Université de Colombie-Britannique ont suivi pendant environ onze semaines 18 vaches qui pouvaient choisir librement de sortir d’une étable vers un espace extérieur. Leur étude a montré que certains déplacements étaient associés : une vache sortait ou rentrait peu après une autre. Surtout, les chercheurs ont identifié 17 relations particulièrement fortes parmi les 153 paires possibles.

Certaines vaches avaient donc bel et bien des partenaires privilégiées pour leurs allées et venues.

Ce comportement ne prouve pas une « amitié » identique à celle des humains. Mais il confirme que le troupeau n’est pas simplement une collection d’animaux indépendants placés au même endroit.

C’est un réseau social.

Sans photo de profil ni demande de connexion.

Et quand on change les groupes ?

C’est ici que l’anecdote amusante devient une véritable question de bien-être animal.

Dans les élevages laitiers, les vaches peuvent être déplacées d’un groupe à l’autre selon leur âge, leur stade de lactation ou leur situation reproductive. Or ces changements modifient leur environnement social.

Une étude publiée en 2021 dans le Journal of Dairy Science a ainsi montré que la familiarité continuait à structurer les relations après un regroupement : les vaches ne se retrouvaient pas dans leur nouveau collectif comme si toutes les autres leur étaient équivalentes.

Les conséquences exactes de la séparation d’une partenaire préférée restent cependant complexes. Une étude portant sur différents groupes de bovins a trouvé des réponses de stress après le retrait de congénères dans certaines conditions, alors que dans de grands groupes, la présence des autres membres du troupeau semblait pouvoir amortir une partie de cet effet.

Il serait donc excessif d’édicter une règle du genre : « ne jamais séparer deux vaches amies ».

En revanche, de nombreux travaux convergent vers une idée plus raisonnable : la stabilité des relations sociales mérite d’être prise en compte lorsqu’on pense le bien-être des bovins. Les auteurs de l’étude de 2015 suggéraient ainsi que conserver ensemble des animaux qui se connaissent bien pouvait contribuer à une structure sociale plus stable du troupeau.

C’est aussi tout l’intérêt du travail des professionnels qui cherchent à mieux comprendre les comportements individuels des animaux d’élevage, comme cette comportementaliste spécialisée dans les bovins rencontrée par AirZen.

Une vache n’est donc pas « juste une vache »

Ces recherches disent finalement quelque chose d’assez simple.

Les bovins vivent en groupe, mais ils restent des individus. Ils n’ont ni exactement le même tempérament, ni les mêmes expériences, ni les mêmes affinités. Pour mieux comprendre ce que les scientifiques savent aujourd’hui des sentiments et comportements animaux, AirZen avait d’ailleurs déjà consacré un sujet aux capacités émotionnelles des animaux.

Employer le mot « amitié » oblige à rester prudent : nous ne pouvons pas demander à une vache ce qu’elle ressent intérieurement pour sa voisine de pâturage.

Nous pouvons en revanche observer ce qu’elle fait.

Et lorsqu’un animal recherche régulièrement la même congénère, reste auprès d’elle, la toilette, la suit et semble mieux gérer certaines situations lorsqu’elle est présente, cela mérite probablement davantage d’attention que nous ne lui en accordions autrefois.

La prochaine fois que vous croiserez deux vaches toujours collées l’une à l’autre dans un pré, vous ne saurez pas si elles se racontent leurs secrets.

Mais vous pourrez au moins envisager qu’elles aient choisi d’être là ensemble.

Le réflexe AirZen

Lorsque vous observez un groupe d’animaux, essayez de ne pas regarder seulement l’espèce ou le troupeau. Regardez les individus : qui reste près de qui, qui suit qui, qui évite qui ? Quelques minutes suffisent parfois pour commencer à percevoir tout un monde de relations.

Sources

Gutmann, Špinka & Winckler, 2015 — Long-term familiarity creates preferred social partners in dairy cows

Raussi et al., 2010 — The formation of preferential relationships at early age in cattle

McLennan, 2013 — Social bonds in dairy cattle: the effect of dynamic group systems on welfare and productivity, thèse de doctorat, Université de Northampton

Val-Laillet et al., 2009 — Allogrooming in cattle: Relationships between social preferences, feeding displacements and social dominance

Laister et al., 2011 — Social licking in dairy cattle: Effects on heart rate in performers and receivers

Marina et al., 2021 — Familiarity influences social networks in dairy cows after regrouping

Nogues, Weary & von Keyserlingk, 2024 — Effect of social relationships on dairy cows’ decision to move to and from an outdoor area

Walker et al., 2015 — The effect of conspecific removal on behavioral and physiological responses of dairy cattle