"Pour le meilleur" un film pour changer le regard sur le handicap

Jerome Pasanau· 27 avril 2026 à 03:00
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Avec « Pour le meilleur », Philippe Croizon et Suzana Sabino transforment le handicap en force collective. Humour, amour et résilience : un film qui donne de l’élan et ouvre la voie.

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Un film qui parle de handicap… en parlant surtout de vie
« Pour le meilleur », actuellement en salles, n’est pas un film “sur” le handicap au sens où on l’entend trop souvent : un récit qui enferme, qui explique, qui met à distance. Ici, l’histoire avance au rythme d’un couple, d’une famille, d’un quotidien fait d’obstacles et d’élans. Le biopic s’inspire de la vie de Philippe Croizon, nageur quadri-amputé, conférencier et écrivain, et de sa compagne Suzana Sabino, dont le parcours d’aidante est au cœur du récit.

À l’écran, l’émotion n’écrase jamais le spectateur. Elle circule, elle respire, souvent grâce à des touches d’autodérision parfaitement placées. Philippe Croizon le revendique sans détour : « Tant qu’on en parle, ça veut dire qu’on existe. Et il faut continuer à vanner ». Pour lui, l’humour n’est pas une provocation gratuite : c’est un levier pour rendre le sujet accessible, partageable, et donc visible.

Le film s’inscrit aussi dans une dynamique plus large : depuis Paris 2024, les représentations du handicap attirent davantage, et pas par effet de mode. Philippe y voit un mouvement de fond : les spectateurs viennent chercher des valeurs, une énergie, une manière de faire face. « Ce n’est pas parce qu’il y a le handicap, c’est parce qu’il y a une valeur », résume-t-il, en parlant de dépassement de soi et de résilience.

Rire avec, pas rire de : l’humour comme outil d’inclusion
La question revient souvent : peut-on rire du handicap ? Philippe Croizon tranche avec une clarté qui bouscule les hésitations. À ses yeux, le rire devient problématique seulement quand il humilie. Mais lorsqu’il est partagé, assumé, porté par les premiers concernés, il libère la parole et désamorce la gêne.

Dans l’entretien, il fait d’ailleurs le lien avec l’idée popularisée par Artus : rire “avec”, pas “contre”. Philippe s’y retrouve pleinement. L’essentiel, pour lui, c’est l’effet : remettre les personnes handicapées au centre, non comme des symboles, mais comme des individus complets, drôles, désirants, parfois fatigués, souvent inventifs.

Ce choix artistique irrigue l’écriture de la réalisatrice Marie-Castille Mention-Schaar. Philippe le souligne : « On est dans l’émotion et là, il y a la petite vanne qui arrive. Et hop, on respire ». Une respiration précieuse, parce qu’elle permet de rester au contact du réel sans s’y noyer, et de faire du cinéma un espace commun plutôt qu’un sanctuaire réservé aux “initiés”.

Le film montre aussi quelque chose de rare : la sexualité des personnes handicapées, évoquée avec pudeur et justesse. Sans détour voyeuriste, sans silence gêné non plus. Un sujet encore trop absent des écrans, alors qu’il concerne l’intimité, l’égalité et la dignité.

En France, on compte environ 11 millions d’aidants. Un rôle essentiel, encore trop peu reconnu, que « Pour le meilleur » met en pleine lumière.

Suzana Sabino, les aidants et la force du lien
L’une des grandes réussites de « Pour le meilleur » est de ne pas raconter une performance individuelle, mais une aventure relationnelle. Le film insiste sur ce que signifie aimer quand le quotidien demande une organisation permanente, quand l’autonomie se construit à deux, et quand la frontière entre “conjoint” et “aidant” devient floue.

Suzana Sabino le dit avec une précision qui parle à beaucoup : « Tantôt on est aimante, tantôt on est aidante. On ne sait plus trop bien qui on est ». Son témoignage rappelle que l’aidance n’est pas un statut uniforme : elle peut être de tous les instants ou ponctuelle, choisie ou subie, visible ou cachée. Mais elle a un point commun : l’épuisement guette quand la reconnaissance et le relais manquent.

Susana raconte aussi le déclic venu avec l’écriture de son livre "Ma vie pour deux" : c’est en posant des mots qu’elle a compris qu’elle était aidante, et qu’elle appartenait à un “monde” partagé par des millions de personnes. « C’est quand j’ai écrit mon livre que je me suis rendue compte que j’étais aidante », explique-t-elle, évoquant la puissance de l’identification : entendre d’autres récits, et réaliser que ses douleurs avaient un nom.

Philippe Croizon, lui, insiste sur un mécanisme fréquent et rarement avoué : demander toujours un peu plus à la personne qu’on aime, jusqu’à l’épuiser, sans s’en rendre compte. « Si elle me dit oui, ça veut dire que je peux demander plus… jusqu’à l’épuisement total », reconnaît-il. Dire cela publiquement, c’est déjà agir : cela ouvre un espace de discussion dans les couples, les familles, et plus largement dans la société.

Une réalisatrice engagée et une société à rendre accessible
Marie-Castille Mention-Schaar n’est pas arrivée par hasard à cette histoire. Elle explique avoir d’abord contacté Philippe, puis découvert Suzana, et trouvé l’angle du film dans leur duo : « C’est vraiment leur histoire à tous les deux, et 50-50, entre Philippe et Suzana ». Un choix qui change tout : on ne filme plus “un héros”, on filme un équilibre, un lien, une négociation permanente entre autonomie et soutien.

La réalisatrice inscrit aussi « Pour le meilleur » dans une histoire familiale. Elle dédie le film à ses grands-parents, marqués par le handicap et par un engagement concret : son grand-père, handicapé, a créé un institut pour proposer des activités à des jeunes handicapés. Une mémoire qui nourrit une mise en scène attentive aux détails, à ce qui aide vraiment ou empêche inutilement.

Sur le tournage, certaines réalités ont sauté aux yeux : lieux non adaptés, logistique compliquée, toilettes inaccessibles. Le cinéma, en montrant ces obstacles, fait plus que raconter : il met en évidence ce qui doit évoluer. Philippe le formule avec une phrase qui renverse la perspective : « Ce n’est pas moi qui suis en situation de handicap. C’est la société ».

Et il rappelle un point souvent oublié dans les débats : l’accessibilité n’est pas un “plus”, c’est une condition d’égalité, et aussi une évidence économique et sociale. « Quand je vais au cinéma, je n’y vais pas seul… Nous sommes des personnes qui consommons aussi », dit-il, pour rappeler qu’inclure, c’est permettre à chacun de participer pleinement à la vie collective.

Le film assume enfin un message frontal, énergique, qui refuse la résignation. Philippe Croizon le lance comme un appel à reprendre la main sur sa trajectoire : « Bougez-vous, vous êtes propriétaire de votre vie, c’est à vous de jouer ». Une phrase qui ne vise pas à culpabiliser, mais à réveiller ce qui, en chacun, peut encore agir : demander de l’aide, créer du lien, tenter, recommencer.

« Pour le meilleur » s’inscrit dans une vague de récits qui ne demandent pas la permission d’exister. Des histoires qui rassemblent au lieu de séparer, et qui montrent qu’un autre regard est possible — plus simple, plus juste, plus humain. Et quand le cinéma ouvre cette voie, il entraîne souvent bien au-delà de la salle, dans la manière dont une société se met, enfin, à la hauteur de tous.

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