À Saint-Denis, un ancien bibliobus reprend la route pour rapprocher les livres des habitants. Avec « La Mauvaise Graine », Vincent Kherchaoui transforme la lecture en rencontre, au pied du métro Front Populaire.
À écouter
Un bus, 2 000 livres et une envie simple : aller vers les gens
Il faut traverser le périphérique pour découvrir une librairie pas comme les autres. À Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), Vincent Kherchaoui, dit Vince, a lancé « La Mauvaise Graine », une librairie itinérante installée dans un ancien bibliobus municipal. Le véhicule, un « bon camion de 12 tonnes et de 8 mètres de long », a été retapé par ses soins, jusqu’à devenir un espace chaleureux, coloré et ouvert.
Son objectif est clair : « monter une librairie mobile (…) qui vient à la rencontre des habitants du 93 ». À l’intérieur, des étagères, de la place pour circuler, et bientôt jusqu’à 2 000 ouvrages. « Si vous avez déjà réussi à lire la totalité de mon camion, c’est déjà un sacré défi », sourit-il.
Une librairie de quartier… sans murs, mais avec du lien
La Mauvaise Graine se veut généraliste : romans, jeunesse, bandes dessinées, mangas, mais aussi sciences humaines. Vincent prévoit de s’implanter à la Plaine-Saint-Denis, « à la sortie du métro Front populaire », tout près du campus Condorcet. Une manière d’accueillir à la fois les familles du quartier, les lecteurs curieux et les étudiants.
Dans un territoire où les librairies sont rares, l’initiative compte déjà : La Mauvaise Graine devient la troisième librairie à s’implanter sur Saint-Denis et Aubervilliers, et la première à proposer l’itinérance. Surtout, Vincent revendique une ambition sociale : créer « un véritable lieu de rencontre, un lieu d’échange et de vie ». Ici, on vient acheter un livre, mais aussi discuter, demander conseil, prendre confiance face à un objet parfois intimidant.
Du travail social à la librairie : un pont entre deux vocations
Avant de vendre des livres, Vincent accompagnait des jeunes : il a travaillé dans la protection de l’enfance, avec une formation d’éducateur spécialisé. Une expérience qui nourrit aujourd’hui son projet. « Ouvrir cette librairie, c’était aussi faire un peu le pont entre ces deux orientations », explique-t-il.
Il raconte aussi comment la lecture l’habite depuis l’enfance, portée par l’exemple maternel. Sa mère, « grande lectrice », lui a transmis cette proximité avec les livres, au point qu’il se souvient d’une promesse faite à cinq ans : « quand je saurai lire, je n’arrêterai jamais ». Devenu adulte, il a choisi de se former sérieusement, conscient de « la complexité du métier », et encourage ceux qui rêvent de librairie à passer par l’École de la librairie.
Mangas, BD, romans : toutes les portes d’entrée comptent
Pour toucher les plus jeunes, Vincent défend une idée simple : il n’y a pas de “petite” lecture. « Je suis vraiment un grand défenseur du manga et de la bande dessinée qui reste de la lecture », affirme-t-il. Pour lui, ces formats aident à « démystifier » le livre, parfois chargé d’une « violence symbolique » quand on s’en sent éloigné.
Et les passerelles se créent vite : « Un jeune à l’aise en manga est souvent après intéressé aussi par les livres en général. » Lire devient alors une aventure accessible, un premier pas vers d’autres genres, d’autres imaginaires, d’autres horizons.
Vincent partage d’ailleurs trois coups de cœur pour donner envie : le roman « Le Voleur d’art », qu’il décrit comme « très accrocheur » ; l’enquête de terrain « 93 » (Seuil), au plus près du territoire ; et la BD « Le Nécromancien » de Mathias Arégui, « une lecture qui fait du bien ».
À Saint-Denis, La Mauvaise Graine prouve qu’un commerce peut être bien plus qu’un point de vente : un repère, un dialogue, une invitation à ralentir. Si le bibliobus passe près de chez vous, poussez la porte : un livre, parfois, suffit à ouvrir tout un monde.
Pour aller plus loin > Paris : Les Mots à la bouche, pionnière des librairies LGBTQUI+




