La forêt gourmande est-elle l'avenir de notre alimentation ?

Jerome Pasanau· 27 mai 2026 à 09:00
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Et si votre jardin, votre cour ou même votre balcon devenait un petit écosystème nourricier ? Avec "La forêt gourmande", on cultive en imitant la forêt pour récolter plus, sur la durée, avec moins d’intrants.

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Une « agriculture déguisée en forêt » qui change notre façon de jardiner

Planter une forêt comestible, ce n’est pas laisser faire la nature au hasard : c’est concevoir un espace boisé pensé pour produire de la nourriture. Le jardinier chercheur Fabrice Desjours, créateur de la Forêt gourmande en Bourgogne, parle d’un modèle agricole inspiré d’un écosystème mature, stable et généreux. L’idée est simple : copier le fonctionnement de la forêt, et y intégrer un maximum d’espèces utiles, comestibles ou médicinales.

Dans la pratique, il existe plusieurs formats. D’un côté, les « jardins forêts » : une canopée modérée, des arbres culminant autour de 6 à 8 mètres, et beaucoup de lumière en sous étage pour multiplier les cultures. De l’autre, les agro forêts nourricières, plus hautes, avec des arbres pouvant atteindre 20 à 25 mètres, souvent centrées sur de grands arbres à noix et à coques. Dans les deux cas, on parle d’espaces plantés, guidés, jardinés, où la main humaine organise la diversité pour la rendre productive.

Fabrice Desjours résume cette approche d’une formule qui intrigue et attire : « C’est une agriculture en fait qui est déguisée en forêt ». Derrière cette phrase, une promesse : sortir du jardinage « en rangs », et entrer dans une logique en trois dimensions, où l’on récolte à différentes hauteurs, à différents moments, et dans différents milieux.

Moins d’arrosage, moins d’intrants, plus de stabilité : l’intelligence du modèle forestier

La forêt est l’un des systèmes les plus productifs de la planète… sans tracteur, sans engrais, sans irrigation permanente. C’est exactement ce qui inspire les forêts gourmandes : comprendre comment un milieu se fertilise et se régule naturellement, puis l’imiter. « Qui arrose et fertilise une forêt ? Absolument personne », rappelle Fabrice Desjours, pour montrer la puissance d’un sol vivant et d’un réseau de relations entre plantes, champignons et micro-organismes.

Attention, le démarrage demande du travail : plantation, organisation, choix des essences, observation du terrain. Il faut analyser l’exposition, le sol, les zones humides, les vents, et clarifier ses objectifs : produire des fruits, créer un lieu pédagogique, améliorer un espace public, ou tout cela à la fois. Mais à terme, le but est d’obtenir un écosystème stabilisé, qui nécessite beaucoup moins d’interventions qu’un potager classique.

Cette stabilité vient de la structure même du lieu. On y trouve des arbres, des arbustes, des lianes, des vivaces, et souvent des clairières. Les clairières peuvent accueillir des légumes annuels (tomates, melons) qui ont besoin de plein soleil, tandis que le reste du système s’appuie sur des plantes pérennes. Une façon de concilier le meilleur des deux mondes, sans opposer potager et forêt.

Point clé : plus de 7 000 espèces seraient comestibles en climat tempéré, alors que notre assiette n’en mobilise couramment que 40 à 60 en France, selon Fabrice Desjours.

Une abondance utile : manger, se soigner, se chauffer, remplacer la pétrochimie

La forêt comestible ne se limite pas à la récolte de fruits. Fabrice Desjours décrit quatre grandes familles de productions possibles. D’abord les « forestibles » : fruits, graines, noix, fleurs, tubercules, sirops de sève, produits de la ruche, voire petits élevages selon les projets. Ensuite les combustibles : du bois énergie issu d’une gestion douce et régulière. Puis les médicinales, avec des plantes dédiées au soin et au bien-être. Enfin, les biomatériaux : gommes, cires, résines, huiles, matières premières biosourcées.

Cette dernière dimension ouvre un champ très concret : réduire notre dépendance aux matériaux issus de la pétrochimie. Dans la Forêt gourmande, Fabrice Desjours cite par exemple des espèces capables de produire du latex en climat tempéré, tout en offrant des usages alimentaires ou en tisane. L’enjeu n’est pas de tout remplacer du jour au lendemain, mais de réapprendre à produire localement des ressources variées, à partir de systèmes vivants.

La diversité alimentaire, elle, peut aussi surprendre. Arbres-légumes, lianes nourricières, vivaces oubliées : la palette s’élargit, et avec elle la créativité en cuisine. « Notre assiette actuellement en France est composée de 40 à 60 espèces végétales », souligne Fabrice Desjours, qui travaille ses récoltes avec des chefs et restaurateurs pour explorer de nouvelles saveurs, du sous étage à la canopée.

Ce modèle ne cherche pas à abolir l’agriculture annuelle. Il propose plutôt un complément : une « ouverture » vers des productions pérennes, diversifiées, étalées sur une grande partie de l’année. Une autre façon d’imaginer la sécurité alimentaire, plus résiliente, et moins dépendante d’un petit nombre d’espèces.

Du balcon jungle aux communs : une initiative qui s’invite en ville, en entreprise et sur des friches

Le mot « forêt » évoque souvent de grands espaces. Pourtant, la démarche se décline aussi sur de petites surfaces. Fabrice Desjours insiste : on peut démarrer sur 200 m², parfois moins, et même s’inspirer du concept sur un balcon. À Paris, un « balcon jungle » de 40 m² illustre cette possibilité : densité, verticalité, fruitiers compacts, lianes sur les rambardes, vivaces adaptées à l’ombre et au soleil.

Cette approche gagne aussi les espaces publics. Des jardins forêts se développent dans des villes et villages « au service des communs », avec une dimension éducative et conviviale. Aux Ulis (Essonne), un jardin collectif mobilise écoles et agents des espaces verts, et devient un lieu de découverte alimentaire et culturelle. On y explore aussi des usages venus d’ailleurs, comme la consommation des feuilles de patate douce, partagée lors d’ateliers de dégustation.

En entreprise, la forêt gourmande prend une autre couleur : celle du bien-être au travail. Dans le Rhône, une reforestation nourricière a été pensée comme un espace de respiration pour les salariés. Fabrice Desjours décrit l’effet ressenti au contact de ces lieux : « Une espèce de douche émotionnelle ». La forêt, par ses odeurs, ses textures, ses sons et sa fraîcheur, devient un anti-stress naturel, sans artifices.

Enfin, certaines initiatives explorent un terrain ambitieux : les sites dégradés. À Ucange, sur une friche sidérurgique marquée par la pollution, des chercheurs testent des stratégies de dépollution et s’interrogent sur la place possible d’une forêt comestible dans un tel contexte. Ces projets demandent prudence, expertise et protocoles, mais ils montrent une direction : transformer des paysages abîmés en lieux utiles, suivis, et progressivement plus vivants.

Carbone, sols vivants, biodiversité : la promesse d’une « cicatrisation du vivant »

Au-delà de l’assiette, la forêt gourmande porte des bénéfices écologiques majeurs. Dans le jardin forêt expérimental de Diconne (Saône-et-Loire), âgé d’une quinzaine d’années, des travaux sont menés avec des chercheurs notamment sur la capacité de stockage de carbone. L’idée est de mesurer ce que l’observation suggère déjà : des sols restructurés, plus vivants, capables de stocker davantage.

La biodiversité, elle aussi, revient rapidement lorsque le paysage devient une mosaïque de milieux : zones d’ombre, lisières, clairières en plein soleil, mares, sous étages. Amphibiens, oiseaux, insectes… les comptages réalisés sur place donnent à voir une dynamique encourageante. Fabrice Desjours parle d’un potentiel rassurant : « On voit vraiment le potentiel de cicatrisation du vivant si on le comprend, si on le guide ».

Cette approche repose sur une idée forte : la coopération est un moteur du vivant. Dans une forêt, les symbioses entre plantes et champignons, les équilibres biologiques et le recyclage permanent de la matière organique créent une fertilité durable. « On ne travaille pas contre, mais véritablement avec », résume le jardinier chercheur, qui voit dans ces systèmes une manière concrète de réconcilier production et régénération.

À l’échelle d’un balcon, d’un quartier ou d’un territoire, la forêt comestible redonne une place au temps long. Elle invite à replanter, observer, apprendre, et récolter autrement, en renouant avec une diversité souvent oubliée. Et si cette « agriculture invisible » se déploie aujourd’hui, c’est peut-être parce qu’elle répond à un besoin très actuel : produire localement, tout en recréant des paysages qui font du bien au vivant… et à ceux qui y vivent.

À noter : le livre La forêt gourmande (éditions Ulmer), co-écrit par Fabrice Desjours, détaille de nombreux projets et pistes concrètes.

Pour aller plus loin > Le chemin de la nature : connaître et identifier les plantes comestibles