Au centre hospitalier de Bischwiller dans le Bas-Rhin, les soignants ont décidé de peindre les murs de l’unité Alzheimer. Une manière de stimuler les résidents en leur rappelant des souvenirs.
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Des couloirs qui ressemblent enfin à un lieu de vie
Dans un centre hospitalier, on s’attend souvent à des murs blancs et à une atmosphère un peu froide. À l’unité de vie protégée du centre hospitalier de Bischwiller, dans le Bas-Rhin, l’accueil est tout autre : une cathédrale de Strasbourg dessinée, une cigogne, des personnages en tenue traditionnelle alsacienne. Ici, les murs ne se contentent pas de décorer : ils racontent une histoire et donnent des repères. Le parcours a été pensé comme une promenade. Les soignants ont imaginé un fil rouge qui fait voyager « de village en village » jusqu’à Haguenau, avec des panneaux, des bornes et des indices visuels. L’objectif est double : rendre l’espace plus chaleureux et aider des personnes désorientées à se repérer plus facilement dans leur quotidien. Cette transformation a aussi un effet immédiat sur l’ambiance. Les couloirs deviennent un lieu où l’on s’arrête, où l’on commente, où l’on se souvient. Un décor familier, ancré dans la culture locale, qui remet du vivant là où l’on ne voit habituellement que du fonctionnel.Stimuler la mémoire… sans en avoir l’air
Derrière ces fresques, il y a une équipe de soignants qui peint elle-même une partie des scènes. Marie-Pierre Kieffer, soignante, fait partie des pinceaux du projet. Elle décrit une approche très concrète : l’image sert de support pour bouger, se coordonner, retrouver des gestes simples, sans la pression d’un exercice « scolaire ». « C’est aussi un signe qu’elle puisse faire des exercices au niveau des bras, lever les bras, faire le signe comme si on voulait s’envoler », explique-t-elle en montrant un nid de cigognes. L’astuce, c’est le détour par l’imaginaire : imiter la cigogne, lever les bras, lever une jambe, marcher « jusqu’au prochain village ». Des actions de rééducation, mais intégrées à une scène familière et amusante. Marie-Pierre Kieffer insiste sur ce changement de posture : « Tout est utilisé pour pouvoir aussi faire de la rééducation sans que la personne soit à être devant une machine ». Dans ce cadre, le mouvement devient plus spontané. On n’exécute pas un exercice, on participe à une histoire. Et ce glissement, pour beaucoup de résidents, fait toute la différence.Le pouvoir du visuel et du mimétisme, au service de la rééducation
L’idée a émergé dans l’esprit de Lucie Schaetzle, en charge de la rééducation. Sur le terrain, elle constate que les explications verbales ne suffisent pas toujours, surtout quand les troubles cognitifs rendent les consignes abstraites difficiles à suivre. Le visuel devient alors une passerelle immédiate. « Pour beaucoup de personnes, c’est compliqué les explications. Le but, ça va être que ce soit visuel et ils vont beaucoup faire par mimétisme », résume-t-elle. La fresque devient un outil : si la cigogne lève la jambe, on peut proposer de lever la jambe « comme elle », comme pour monter une marche. Si elle tend l’aile, on reproduit le geste, et le corps suit plus naturellement. Lucie souligne aussi l’aspect ludique : « Ils sont plus dans le visuel… En plus, ça devient ludique, donc ils apprécient d’autant plus ». Le jeu, ici, n’est pas un gadget. Il est un moteur d’adhésion, une manière douce d’entrer dans l’effort, de prolonger l’attention, de susciter l’envie. Au fil des couloirs, la rééducation se glisse dans le quotidien. On marche un peu plus loin pour « atteindre Haguenau ». On lève les bras sans y penser. On se redresse pour mieux voir un détail. Et chaque geste compte.11 kilomètres symboliques : entre Soufflenheim et Haguenau, la fresque affiche une distance de « 11 km ». Un repère amusant qui encourage la marche et transforme le couloir en promenade.
Des repères culturels pour retrouver un ancrage
Le choix de l’Alsace comme fil conducteur n’a rien d’anodin. Les fresques convoquent des éléments que beaucoup de résidents ont connus : villages, blasons, traditions, objets du quotidien. À Soufflenheim et Betschdorf, par exemple, la fresque rappelle la tradition des potiers, avec des pots emblématiques : Baeckeoffe, Kouglof… Des formes simples, mais chargées de souvenirs. Ces détails sont autant de déclencheurs. Un pot peut réveiller une recette, une odeur, un repas de famille. Un lampadaire « d’autrefois » peut ramener une rue, un trajet, une époque. Même une borne kilométrique, un panneau, un blason deviennent des balises rassurantes. L’équipe a même rassemblé les blasons des villages traversés : une façon de boucler le voyage et de donner une cohérence à l’ensemble. Dans une maladie qui brouille les repères, ces appuis visuels offrent une stabilité. Ils permettent aussi de relancer la conversation, de nourrir l’échange avec les soignants et les proches. On ne parle plus seulement des symptômes ou des consignes : on parle d’un village, d’un objet, d’une histoire. Et cette normalité retrouvée fait du bien.Apaiser l’anxiété en changeant d’air… sans quitter l’unité
L’enjeu n’est pas seulement cognitif ou moteur. Il est aussi émotionnel. Dans l’unité protégée, la désorientation et la perte de reconnaissance peuvent générer une anxiété quotidienne. Mathilde Lapp, psychologue de l’unité, décrit une réalité difficile, mais elle met surtout en avant une réponse concrète : transformer les couloirs en espace ressource. « C’est des gens qui perdent leur mémoire… Forcément, c’est très angoissant », rappelle-t-elle. Dans ce contexte, la fresque devient un outil d’apaisement. « Si on peut utiliser ces couloirs en sas de décompression… on les sort pour leur amener un peu d’air », explique la psychologue. Faire le tour, regarder, marcher, commenter : autant de micro-échappées qui réduisent la tension. Le couloir n’est plus un lieu de passage impersonnel. Il devient un changement d’environnement, une rupture douce avec l’angoisse du moment. « On change d’environnement, on parle d’autre chose, on met l’attention sur un autre événement », poursuit-elle. Et dans cet « autre événement », il y a de la couleur, de la familiarité, de la vie. L’équipe espère ainsi « apporter un peu de bien-être » et aider les résidents à être « plus sereins ». Une ambition simple, mais précieuse : créer des conditions favorables au calme, au lien, à la confiance.Peindre ensemble pour créer du lien et de la bonne humeur
Le projet ne s’arrête pas aux murs déjà décorés. Régulièrement, l’équipe organise des ateliers peinture pour compléter les fresques. Certains résidents participent, parfois avec leurs familles. Là encore, l’idée est positive : faire ensemble, partager un moment, se sentir utile, contribuer à son lieu de vie. Ces ateliers changent le regard sur l’hôpital. On n’y vient pas seulement pour recevoir des soins : on y construit aussi quelque chose. Pour les proches, c’est une manière concrète d’être présents autrement, de vivre un moment simple, de laisser une trace. Pour les soignants, c’est l’occasion de rencontrer les résidents dans un autre cadre, plus léger, plus créatif. Au final, ces fresques racontent une démarche de soin qui s’appuie sur le quotidien et sur la culture locale. Elles montrent qu’un couloir peut devenir une promenade, qu’un dessin peut déclencher un geste, qu’une couleur peut apaiser une inquiétude. Et surtout, elles rappellent qu’en matière d’accompagnement d’Alzheimer, l’humanité se joue aussi dans les détails : un blason, une cigogne, un village peint sur un mur, et l’envie de continuer à avancer ensemble.#Mieux être#Strasbourg

