À Créteil, Rachid Dakiri allume son four chaque après-midi et sert bien plus que des pizzas. Son foodtruck, c’est une histoire de travail, de transmission et de résilience, cuite à cœur.
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À Pointe-du-Lac, un rendez-vous quotidien qui réchauffe le quartier
À 14h précises, Rachid Dakiri gare son foodtruck devant la station de métro Pointe-du-Lac, à Créteil. Quelques heures plus tard, les premières braises sont prêtes et le four à bois devient le cœur battant du camion. À partir de 17h, les clients arrivent, souvent réguliers, attirés par l’odeur du feu, la pâte qui a reposé, et une promesse simple : manger bon, vite, et artisanal.
Rachid a le sens du rythme et du détail. Pendant que le four monte en température, il prépare la mise en place : oignons, champignons, poivrons, fromages, viandes. Dans ce petit espace, tout est optimisé, sans précipitation inutile. Et quand la commande tombe, la magie opère : la pizza cuit en moins de deux minutes, saisie par le choc thermique.
Ce rendez-vous quotidien est aussi une respiration pour celles et ceux qui passent après le travail. On s’arrête, on échange quelques mots, on repart avec une boîte chaude et un sourire. Rachid le dit avec simplicité : « On rentre à la maison content, le devoir accompli ».
Une pizza cuite au feu de bois en 1 min 30 à 2 min : le temps d’une cuisson express… après plusieurs heures de préparation et de chauffe du four.
Une vocation née à Colmar : « ce qui les rend heureux, c’est la cuisine »
Rachid n’est pas tombé dans la cuisine enfant, même si les parfums de la table familiale l’ont marqué. Arrivé en France en 1999, avec un bac littéraire, il découvre l’Alsace et se promène dans Colmar. Les terrasses, les restaurants, les gens attablés : il observe une forme de bonheur accessible, concret. « Je voyais les gens heureux dans les restaurants… ce qui les rend heureux, c’est la cuisine », raconte-t-il.
Ce déclic le pousse à changer de cap. Il se renseigne, s’inscrit à l’AFPA de Colmar et se forme avec un CAP orienté cuisine et salle. Il apprend vite, sur le terrain, en commençant comme commis dans une adresse gastronomique, puis dans des restaurants traditionnels. Il s’approprie les gestes, les cuissons, les sauces, mais aussi une culture : celle de la rigueur et du partage.
Dans sa mémoire, l’Alsace est restée comme une terre de goûts et de transmission. Il évoque la choucroute, la tarte flambée, des plats mijotés au vin, les fromages, les vendanges tardives. Cette curiosité gourmande ne l’a jamais quitté : elle nourrit aujourd’hui sa façon de composer une carte qui parle à tous.
De Nice à Clermont-Ferrand : une vie de cuisine… et un tournant familial
Après l’Alsace, Rachid part à Nice « pour faire une saison », et l’aventure dure deux ans. Il y trouve du travail immédiatement, avec un logement, et y rencontre celle qui deviendra la mère de ses trois enfants. Puis cap sur la région parisienne : à Noisy-le-Sec, il travaille chez Air France, au service des personnels navigants, dans une organisation impressionnante. Là, on parle de milliers de couverts, de production, de responsabilités, d’une cadence qui forge un professionnel.
Mais la vie de famille appelle une autre stabilité. Le couple tombe amoureux de Clermont-Ferrand, plus accessible pour se loger et construire un quotidien. Rachid devient chef de cuisine dans un restaurant place de Jaude, un bouchon lyonnais en Auvergne : une nouvelle étape, un nouveau style, une nouvelle exigence.
Le tournant arrive en 2005, au moment de la naissance de sa fille, un 14 juillet. Son employeur refuse ses jours de congé parental. Rachid vit ce refus comme une rupture : il veut être là, auprès de sa femme, dans un moment fondateur. « Il fallait que je reste savourer ce moment avec ma femme », confie-t-il. À l’hôpital, une décision se forme : arrêter, et trouver une solution.
Entrepreneur sans filet : un local vide, du matériel d’occasion et beaucoup d’énergie
Rachid ne se voit pas patron, et pourtant, il se lance. Sans gros capital, il épluche les annonces, cherche un local vide, calcule au plus juste. Il en trouve un, appelle le propriétaire, et démarre une création de restaurant face à l’école des Beaux-Arts : Croc Beaux-Arts. Tout est à faire, ou presque. Il achète du matériel d’occasion, récupère, répare, bricole, peint, construit un comptoir lui-même.
Ce récit a quelque chose de très concret : 40 m², des journées longues, des artisans payés à la demi-journée quand il ne peut pas faire seul. Et malgré les contraintes, l’élan est là. Il conçoit une carte adaptée, pense aux étudiants, propose pizzas, sandwichs, paninis. Très vite, la clientèle suit. « J’étais complet tous les jours », se souvient-il.
Sa femme, d’abord surprise, devient un appui. Il la rassure, lui parle de challenge, de confiance, et elle vient l’aider le midi, prenant les commandes. Dans ce duo, on retrouve une valeur qui traverse tout son parcours : avancer en famille, même quand le scénario n’est pas écrit à l’avance.
La pâte, le feu, les goûts : l’artisanat comme promesse
Dans son foodtruck cristolien, Rachid continue de défendre une idée simple : la qualité se joue dans les bases. Sa pâte, il la prépare tôt, avec de la farine de blé T55, de l’eau, de la levure, du sel, de l’huile d’olive. Il ajuste l’hydratation selon la saison, et surtout, il respecte le temps de repos. En été, une journée suffit ; en hiver, il vise 48 heures.
Cette patience change tout : texture, digestibilité, goût. Rachid le constate dans les retours et dans la fidélité. Il ne vend pas seulement une garniture sur une pâte : il vend une expérience cohérente, du pétrissage à la cuisson. « La pâte est bien, elle est digeste », affirme-t-il, comme un engagement.
Côté best-sellers, les classiques ont la cote : quatre fromages, chèvre miel, saumon, végétarienne. Rachid observe aussi les préférences selon les habitudes culturelles : certains clients vont vers des pizzas plus carnées, d’autres vers des recettes fromagères ou plus végétales. Et pour tenir cette promesse, il insiste sur un point : le produit. « J’achète le fromage de qualité… la mozzarella, c’est de la fraîche », précise-t-il.
La cuisine comme lien : transmettre, malgré une époque pressée
Derrière le pizzaïolo, il y a un père qui pense à la transmission. À la maison, Rachid continue de cuisiner marocain, surtout le dimanche : tajine, couscous, grillades et salades quand l’été rend les repas festifs. C’est sa manière de garder le fil, de rester fidèle aux gestes appris auprès de sa mère, aux odeurs et aux « processus » de la tradition.
Mais il le dit aussi avec lucidité : transmettre n’est pas simple. Les enfants grandissent dans une époque rapide, saturée d’écrans, où la cuisine maison perd du terrain face à la fast-food. Rachid en parle sans accuser, avec une forme de tristesse calme. « Maintenant, on cuisine beaucoup moins… il n’y a pas beaucoup de partage avec les enfants », confie-t-il.
Alors il cherche des passerelles : l’idée de passer par les réseaux sociaux le fait sourire, mais elle dit quelque chose de vrai. Les traditions n’ont pas besoin d’être figées pour survivre. Elles peuvent se raconter autrement, se montrer, se partager, comme une recette qu’on envoie, un geste qu’on filme, un repas qu’on remet au centre.
Une résilience assumée : « je suis heureux »
Au fil de l’échange, une phrase tombe, simple et forte. Quand on lui demande s’il est heureux aujourd’hui, Rachid répond sans détour : « Ah oui, réellement ». Il parle du plaisir de travailler pour son compte, d’exercer un métier qu’il aime depuis plus de vingt-cinq ans, et de cette satisfaction immédiate : voir le fruit de son travail chaque soir, comprendre ses progrès, sentir la confiance de la clientèle.
Et il ajoute un élément essentiel de son histoire : il a arrêté l’alcool, seul, sans médicament. Il ne dramatise pas, il ne cherche pas l’effet. Il nomme juste une victoire personnelle, une reprise en main qui compte. « Je suis heureux d’arrêter de boire… c’est une chance », dit-il, comme on pose une pierre solide dans sa reconstruction.
À Créteil, son camion est devenu un point d’ancrage : pour lui, pour ses clients, pour un quartier qui aime ces lieux où l’on se parle. Dans une société qui va vite, des artisans comme Rachid rappellent qu’on peut refaire sa route, une décision après l’autre, et créer autour de soi un quotidien plus chaleureux. Au bout, il y a une pizza, bien sûr, mais surtout une histoire de dignité, de travail et de liens retrouvés.
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