Observer les cachalots comme des individus sensibles change tout : notre regard, la science, et la protection de l’océan. L’éthologue Fabienne Delfour ouvre une voie plus empathique et plus efficace.
À écouter
Dans un monde bousculé par les débats sur le bien-être animal, quelle place laisser à l’agriculture et la science ? Longtemps, l’étude des animaux s’est faite à travers un prisme très humain : mesurer, classer, compter, tirer des conclusions utiles à nos sociétés. Aujourd’hui, une autre approche gagne du terrain, plus attentive à l’altérité du vivant, à ses besoins, et à ce qu’il ressent.
C’est précisément ce que défend Fabienne Delfour, biologiste et éthologue. Elle travaille au plus près des mammifères marins, pour comprendre leur comportement, mais aussi leur vie mentale.
Une science plus inclusive
Pour Fabienne Delfour, l’idée d’émotions chez les cétacés n’a rien d’un effet de mode. Elle s’inscrit dans une démarche de recherche qu’elle qualifie d’« inclusive », et qu’elle relie à une science empathique. « Quand on fait l’effort de regarder et d’observer qui on a face à soi, on s’aperçoit qu’on a un être à part entière, un sujet avec une vie mentale », explique-t-elle. Ce changement de perspective est majeur. Il ne s’agit plus de placer l’humain « au-dessus » du reste du vivant, mais de se reconnaître comme une espèce parmi d’autres, prise dans un réseau d’interdépendances. « On est vraiment dans ce buisson du vivant », résume la chercheuse. Concrètement, cela revient à tenter, autant que possible, de prendre la perspective de l’autre : que signifie l’océan pour un cachalot, une baie pour un dauphin ? Quelles contraintes, quelles opportunités, quels attachements un animal tisse-t-il dans son milieu ? Cette bascule, longtemps marginale, trouve aujourd’hui une écoute nouvelle, portée par une société plus sensible au bien-être animal et à la responsabilité écologique.Du quota à l’individu : l’inconfort qui fait avancer
Reconnaître des émotions chez les animaux n’est pas seulement une question de vocabulaire. C’est un déplacement éthique et pratique qui peut créer un vrai inconfort. « Quand on considère les animaux uniquement comme des ressources, on va aller assez naturellement vers une exploitation sans se poser vraiment de questions », reconnait Fabienne Delfour. Regarder un animal comme un individu, avec une personnalité et des besoins change ce prisme. « Tout d’un coup, on met en lumière un abîme, toutes nos maladresses et parfois même nos violences », confie-t-elle. Mais ce malaise n’est pas une impasse; il peut devenir un moteur. Car l’étape suivante est celle de l’action. Une fois que l’on comprend mieux ce que l’on a en face de soi, protéger devient plus concret, plus précis.“La sensibilité du cachalot” : une provocation utile pour mieux protéger
Dans son livre La sensibilité du cachalot (éditions Tana), Fabienne Delfour associe deux mots que l’on met rarement dans la même phrase. « C’est un petit peu une provocation, parce que mettre dans la même phrase sensibilité et cachalot, ce n’est peut-être pas ce qu’on pense en premier lieu. » reconnaît-elle. Pourquoi cette provocation ? Parce que le cachalot est un géant discret, peu expressif à nos yeux, rarement observé de près. On l’imagine comme une masse, un « bloc monolithique ». Or« Sous cette masse se cache un cœur ». Et surtout, une vie mentale « extrêmement riche ». Chez les cachalots, les observations décrivent des structures sociales riches, souvent matrilinéaires, où les femelles jouent un rôle central. On y constate l'organisation de « crèche », avec des adultes qui gardent les petits pendant que d’autres plongent plus profondément. Ils s'entraident, ont des personnalités différentes face aux humains. DE quoi prouver une certaine sensibilité et une unicité des individus. Cette évolution réconcilie deux forces souvent opposées : la rigueur scientifique et l’empathie. Et dans un contexte où beaucoup cherchent des raisons d’espérer, cette démarche montre que l’on peut faire évoluer nos cadres, nos méthodes et nos décisions.#Mieux agir

