Qu’est-ce qui fait rire un bébé ? La science a une réponse étonnamment simple : vous

Christophe Duhamel· 14 août 2026 à 10:17

Chatouilles, coucou-caché, grimaces… Que trouvent vraiment drôle les bébés ? La science révèle que leur rire est d’abord une histoire de lien social.

Chatouilles, grimaces, bruits ridicules ou éternel « coucou-caché » : les bébés semblent avoir un sens de l’humour assez accommodant. Pourtant, leurs rires obéissent déjà à une logique. Les recherches montrent surtout qu’avant de rire d’une blague, un bébé rit avec quelqu’un.

Vous avez passé quinze minutes à choisir un jouet d’éveil parfaitement adapté à son âge. Il le regarde poliment trois secondes. Puis vous faites « prrrrrt » avec les lèvres en vous cachant derrière votre main et le voilà pris d’un fou rire.

Ne le prenez pas mal. Vous venez simplement de découvrir ce que les chercheurs qui étudient le rire des bébés observent depuis plusieurs années.

Ce qui fait le plus rire un bébé, ce sont d’abord les autres humains.

Le psychologue britannique Caspar Addyman en a même fait un sujet de recherche. Son Baby Laughter Project a recueilli les témoignages de centaines puis de milliers de parents à travers le monde pour comprendre quand, avec qui et surtout pourquoi les bébés rient. Ses premiers résultats décrivent le rire comme un phénomène profondément social, qui accompagne aussi les progrès cognitifs du nourrisson.

Et la star incontestée du répertoire comique pour moins d’un an tient en deux mains placées devant le visage.

Le « coucou-caché », premier grand classique de l’humour mondial

Lors de son enquête internationale lancée en 2012, Caspar Addyman a demandé aux parents quel était le jeu le plus drôle pour leur bébé. Des réponses sont arrivées de plus de vingt pays.

Partout, le « coucou-caché » arrivait en tête.

Le vocabulaire change d’un pays à l’autre, mais le scénario reste remarquablement proche : l’adulte établit le contact, disparaît, laisse passer un court instant puis réapparaît. Et recommence. Encore. Puis encore, parce qu’un bébé possède une tolérance à la répétition qui ferait pâlir un programmateur de télévision. Caspar Addyman explique à l’University College London pourquoi ce jeu fonctionne si bien.

On a longtemps expliqué son succès principalement par l’apprentissage de la permanence de l’objet : le bébé découvrirait progressivement qu’une personne continue d’exister lorsqu’elle disparaît de son champ de vision.

L’explication est aujourd’hui plus riche.

Le jeu fonctionne surtout parce qu’il combine relation, anticipation et petite surprise sans danger. À force de répétitions, le bébé apprend le scénario. Il sait que quelque chose va arriver, sans savoir exactement à quelle seconde.

C’est déjà une mécanique de comédie.

Le « bouh ! » n’est pas drôle indépendamment de tout le reste : ce sont aussi le regard de l’adulte, son expression, le rythme et l’attente partagée qui fabriquent le moment.

Les chatouilles : efficacité redoutable, à une condition

Si le coucou-caché gagne la catégorie « jeu », les chatouilles figurent parmi les moyens les plus efficaces de déclencher un rire.

Mais là encore, le contexte social est essentiel.

Une étude japonaise menée auprès de bébés de 5 et 7 mois a montré que la réaction aux chatouilles était étroitement liée à l’interaction avec la mère : regard, rire de l’adulte et anticipation faisaient partie du jeu. À 7 mois, les mères annonçaient davantage les chatouilles et les bébés manifestaient eux aussi des réactions plus fortes.

Autrement dit, ce n’est pas seulement le contact physique qui compte.

Les doigts qui approchent lentement en annonçant « attention, j’arrive… » font déjà une partie du travail.

Les adultes connaissent d’ailleurs assez bien cette différence : être chatouillé par quelqu’un avec qui l’on joue et être soudainement chatouillé par un parfait inconnu dans le métro ne produisent probablement pas la même émotion.

Chez le bébé aussi, rire suppose d’abord de se sentir suffisamment en sécurité pour jouer.

Vers 5 mois, le bébé commence à comprendre que quelque chose est « bizarre »

Et c’est là que le rire devient une formidable fenêtre sur le développement du cerveau.

Des chercheurs ont présenté à des bébés de 4 à 8 mois des situations ordinaires et des versions volontairement absurdes de ces mêmes situations.

Les résultats de deux études longitudinales publiées dans le British Journal of Psychology montrent une évolution fascinante.

À 4 mois, les bébés ne riaient pas davantage devant les situations absurdes, même si leur rythme cardiaque montrait qu’ils avaient remarqué quelque chose d’inhabituel.

À partir d’environ 5 mois, ils pouvaient en revanche sourire ou rire devant certaines absurdités même lorsque leur parent restait neutre.

Le bébé ne comprend évidemment pas encore une histoire drôle.

Mais il commence déjà à avoir des attentes sur la façon dont le monde est censé fonctionner.

Et lorsqu’un événement viole gentiment ces attentes sans représenter un danger, cela peut devenir amusant.

C’est un principe que nous conserverons assez longtemps. Une grande partie de l’humour adulte fonctionne encore sur le même mécanisme : nous croyons savoir où l’histoire va aller, puis elle bifurque.

Seul le niveau de sophistication change.

Normalement.

Avant les blagues, le rire est surtout une conversation

Une autre expérience éclaire encore mieux ce phénomène.

Des chercheurs ont observé des bébés entre 5 et 7 mois pendant que leurs parents réalisaient des actions volontairement absurdes. Dès 5 mois, les enfants pouvaient manifester une réaction positive face à l’événement ; avec l’âge, ils utilisaient aussi davantage l’attitude émotionnelle du parent pour interpréter la situation. L’étude montre ainsi comment perception de l’humour et références sociales commencent à s’entremêler très tôt.

C’est peut-être le point le plus intéressant.

Quand un bébé rit, il ne dit pas seulement : « ceci est drôle ».

Il peut aussi dire quelque chose comme : « nous sommes en train de faire quelque chose d’amusant ensemble ».

Le coucou-caché ressemble d’ailleurs déjà à une conversation : l’adulte agit, attend la réaction du bébé, celui-ci sourit ou rit, l’adulte recommence en adaptant son rythme. Des recherches consacrées aux vocalisations prélinguistiques montrent que ces jeux sociaux structurés modifient effectivement la manière dont les bébés vocalisent et participent à l’échange.

Bien avant de pouvoir dire « encore », un rire peut donc parfaitement remplir la fonction.

Le sens de l’humour grandit avec le bébé

Les premiers vrais éclats de rire apparaissent généralement au cours des premiers mois. Les travaux expérimentaux considèrent que les nourrissons rient couramment vers 4 mois, tandis que les données recueillies auprès des parents par le Baby Laughter Project situent souvent les premiers rires autour du troisième mois, avec une forte variabilité d’un enfant à l’autre.

Puis le répertoire évolue.

Au départ dominent les interactions physiques et sociales : contact, grimaces, voix, mouvements, chatouilles.

Ensuite viennent davantage les surprises, les attentes contrariées et les choses volontairement « pas comme elles devraient être ». Les chercheurs ont même développé un questionnaire scientifique du développement de l’humour entre 1 et 47 mois, signe que notre capacité à trouver quelque chose drôle se construit très progressivement.

AirZen avait déjà exploré cette évolution avec la psychologue Florence Millot dans « Comprendre le rire et l’humour chez les enfants et les bébés ». Elle y explique notamment le rôle de l’étonnement et du coucou-caché dans les premiers rires.

Finalement, pour faire rire un bébé, nul besoin d’acheter le coffret premium « stimulation humoristique 0-6 mois ».

Soyez présent. Regardez-le. Répétez ce qui fonctionne. Faites monter doucement l’attente. Surprenez-le sans lui faire peur. Et surtout, amusez-vous avec lui.

Si vous vous trouvez absolument ridicule, il est même possible que vous soyez sur la bonne voie.

Le réflexe AirZen

Lorsqu’un bébé rit d’un geste ou d’un bruit, ne passez pas immédiatement au suivant. Recommencez en le laissant anticiper, puis variez légèrement le rythme. Son rire n’est pas seulement une réaction : c’est déjà sa manière de participer au jeu.

Sources :

Addyman & Addyman, 2013 — The science of baby laughter

University College London — Caspar Addyman, Why is peekaboo the ultimate in baby comedy?

Mireault et al., 2018 — Social, cognitive, and physiological aspects of humour perception from 4 to 8 months

Mireault et al., 2015 — Laughing Matters: Infant Humor in the Context of Parental Affect

Ishijima & Negayama, 2017 — Development of mother-infant interaction in tickling play

Hsu, Iyer & Fogel, 2014 — Effects of social games on infant vocalizations

Hoicka et al., 2022 — The Early Humor Survey