De Toulouse aux temples d’Égypte, Amandine Marshall relie passé et présent avec une énergie communicative. Entre fouilles, livres et vidéos, elle rend l’égyptologie accessible et profondément humaine.
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Ramsès II, un mythe construit… et un homme retrouvé
Ramsès II fascine depuis 3 000 ans, et ce n’est pas un hasard. Dans sa biographie Ramsès II (Gallimard, collection Folio Biographies), Amandine Marshall raconte un souverain qui a pensé sa postérité comme une œuvre à part entière. Temples, colosses, inscriptions : le pharaon a mobilisé tout ce que son époque permettait pour inscrire son nom dans la pierre… et dans les mémoires. Résultat : des siècles plus tard, il reste l’un des noms les plus célèbres de l’Égypte ancienne.
Pour l’égyptologue, Ramsès II a non seulement cherché l’immortalité, mais il a surtout façonné un personnage. « Il voulait gagner l’éternité, il a clairement réussi », résume-t-elle, presque simplement, tant l’évidence s’impose. Là où d’autres pharaons se présentent comme des « fils de dieu », Ramsès II pousse la mise en scène plus loin : il se montre comme un dieu protecteur, au cœur même de la capitale, occupant une place habituellement réservée à une divinité tutélaire. Une stratégie de communication avant l’heure, pensée pour durer.
Cette construction passe aussi par des détails très concrets, presque intimes. Ramsès II, connu pour ses cheveux roux, rareté en Égypte ancienne, a continué à afficher cette singularité jusqu’à un âge avancé. Amandine Marshall raconte qu’il se teignait au henné pour conserver cette marque distinctive et entretenir l’idée d’un souverain hors norme. Derrière l’anecdote, on devine une intuition puissante : l’image compte et elle peut traverser les siècles.
Dans les coulisses du pouvoir : la vulnérabilité d’un « dieu fait homme »
Là où le travail d’Amandine Marshall touche particulièrement, c’est dans sa volonté de montrer « l’homme derrière le personnage », celui que Ramsès II n’a pas forcément voulu laisser apparaître. Car l’histoire officielle, celle des inscriptions et des monuments, raconte ce que le pharaon a choisi de transmettre. Mais l’archéologie, les analyses et la recherche permettent parfois d’entendre une autre voix : celle du quotidien, de la fragilité, du corps.
Ramsès II meurt aux alentours de 90 ans, un âge exceptionnel pour l’époque. Pourtant, la longévité ne rime pas forcément avec confort. Amandine Marshall insiste sur la souffrance physique qui a accompagné la fin de sa vie : caries, abcès dentaires, douleurs chroniques… À une époque sans anesthésie ni soins modernes, la moindre infection pouvait devenir un supplice. « Quand on voit l’état de sa dentition, on pleure », confie-t-elle, avec cette façon directe de rappeler que même les plus grands n’échappent pas à la condition humaine.
Autre élément marquant : l’arthrite ankylosante, une maladie lourde et extrêmement douloureuse, dont Ramsès II a souffert. L’image du souverain triomphant se fissure alors, non pour diminuer le personnage, mais pour le rendre plus réel. Dans ce contraste, il y a une leçon précieuse : l’histoire n’est pas seulement une galerie de héros, c’est aussi une mémoire des corps, des joies et des épreuves.
Et puis, il y a la dimension familiale, vertigineuse. Ramsès II aurait eu entre 200 et 300 enfants, selon les estimations, Amandine Marshall penchant pour la fourchette haute. Cette abondance dit quelque chose du pouvoir, mais elle raconte aussi des deuils à répétition : une large partie de sa famille meurt avant lui. La grandeur, ici, ne protège pas du chagrin. Elle le traverse, elle le porte, parfois en silence.
Se lever à 4h30 pour toucher l’histoire : la vie de fouilles au Ramesséum
Amandine Marshall n’écrit pas l’Égypte depuis un bureau éloigné des sites : elle la pratique, sur le terrain, au plus près du sable et des pierres. Elle participe aux fouilles en Égypte, notamment au Ramesséum, le temple de millions d'années de Ramsès II. Là-bas, le quotidien a un rythme bien particulier : les journées commencent avant l’aube, pour travailler avant les grandes chaleurs. « Les fouilles commencent à 6h, donc on se lève à 4h30 », explique-t-elle.
Ce qui frappe, dans son récit, c’est l’incertitude permanente. Une fouille n’est pas une chasse au trésor scénarisée : on peut chercher longtemps sans résultat spectaculaire. Et puis, soudain, une découverte surgit, parfois minuscule en apparence, mais immense par ce qu’elle raconte. L’émotion ne vient pas seulement de « trouver », elle vient de comprendre. De relier un fragment à une vie, un geste, une habitude.
Parmi les secteurs qui l’ont marquée, Amandine Marshall évoque la « Maison de Vie », que l’on compare aujourd’hui à une forme d’école de l’Antiquité. Pour la jeune chercheuse qu’elle était alors, travaillant sur les enfants de l’Égypte ancienne, l’endroit a quelque chose d’évident : il permet d’approcher une société par ceux qu’on entend rarement dans les archives. Et les objets retrouvés y sont bouleversants de simplicité : des brouillons scolaires, des traces d’entraînement à l’écriture, et même des billes, comme dans une cour de récréation.
Là, l’Égypte cesse d’être lointaine. Elle devient familière. On imagine des enfants concentrés, parfois distraits, apprenant à tracer des signes qui, aujourd’hui encore, continuent de nous intriguer. Ce sont des vestiges qui rapprochent, parce qu’ils parlent de l’enfance, un langage universel.
Ostraca, hiéroglyphes et billes : quand la science raconte la vie quotidienne
Les « brouillons scolaires » retrouvés ne sont pas écrits sur papyrus. Et ce détail, très concret, ouvre une fenêtre sur l’économie et les pratiques de l’époque. Le papyrus coûte cher : on réserve donc ce support aux usages importants. Pour s’entraîner, les enfants utilisent des ostraca : des éclats de pierre ou des morceaux de poterie cassée, dont la surface lisse se prête à l’écriture. Une forme de cahier de fortune, durable et accessible.
Amandine Marshall explique que ces ostraca sont précieux parce qu’ils portent la main des enfants eux-mêmes, et non le regard d’adultes parlant à leur place. Dans l’histoire, les traces de l’enfance sont souvent indirectes : vêtements, amulettes, bijoux, représentations. Ici, au contraire, on voit l’apprentissage en train de se faire, avec ses essais, ses erreurs, ses petites victoires. Parfois, un hiéroglyphe est orienté dans le mauvais sens, révélant que l’enfant n’avait pas forcément un modèle sous les yeux. On devine alors une méthode pédagogique : mémoriser, reproduire, recommencer.
Ce type de découverte illustre une autre façon de faire aimer l’archéologie : non pas en empilant des dates, mais en racontant des vies. Loin de l’image figée des musées, l’Égypte ancienne redevient un monde habité, traversé par des gestes simples. Et c’est précisément ce que transmet Amandine Marshall : la grandeur de l’histoire se niche aussi dans les détails.
Livres jeunesse et YouTube : transmettre l’Égypte à toutes les générations
Ce goût du partage ne s’arrête pas aux chantiers de fouilles ou aux livres pour adultes. Amandine Marshall écrit aussi pour la jeunesse, avec deux albums publiés chez Bamboo : Petit Chou, les voleurs de pyramides et Petit Chou, la momie qui perdait ses bandelettes. Elle y suit les aventures d’un petit garçon dans l’Égypte ancienne, en s’appuyant sur des éléments authentiques, y compris… les prénoms.
Petit Chou n’est pas un surnom inventé : c’est un prénom construit à partir du nom du dieu Chou, divinité de l’air. Et Toutou, le petit chien de l’histoire, renvoie lui aussi à un véritable prénom attesté. Ce soin du détail donne aux récits un ancrage solide, tout en laissant la place à l’humour et à l’aventure. La momie qui s’égare, les bandelettes qui deviennent une piste… l’imaginaire sert ici de passerelle vers la connaissance.
Amandine Marshall a aussi investi les formats numériques avec deux chaînes de vulgarisation : ToutankaTube et NefertiTube. Le principe est simple : rendre l’égyptologie accessible, rigoureuse et vivante, sans la réserver à un cercle d’initiés. Dans un monde saturé d’informations, cette pédagogie patiente et sourcée fait du bien : elle redonne confiance dans la science, dans le temps long, et dans la curiosité.
« Vous n’y arriverez jamais » : la persévérance comme moteur
Le parcours d’Amandine Marshall est aussi une histoire de détermination. Elle raconte qu’en troisième, lors d’un forum des métiers, un professionnel du CNRS lui répond sèchement qu’elle n’y arrivera pas. Trop d’années d’études, trop peu de postes : l’argument est classique, et il a découragé plus d’un rêve. Sauf que, parfois, une phrase agit comme un révélateur.
Amandine Marshall s’accroche. Non pas par défi, mais parce que l’évidence est là. « Quand on a le feu sacré… on s’accroche et puis avec le travail, on y arrive », dit-elle. Ce « feu sacré » n’a rien de magique : il se nourrit d’efforts, de constance, de choix répétés. Il rappelle surtout que les métiers rares existent aussi grâce à celles et ceux qui s’y engagent, malgré les obstacles.
Aujourd’hui, elle incarne une figure inspirante : une scientifique de terrain, une autrice, une passeuse d’histoires, capable de parler aussi bien d’un abcès dentaire royal que d’une bille d’enfant retrouvée dans le sable. En faisant dialoguer les millénaires, elle montre que la connaissance peut être une aventure collective, ouverte et joyeuse. Et que la curiosité, quand elle est partagée, devient un véritable moteur d’avenir.
Amandine Marshall
Docteur en Egyptologie et mythographe (spécialiste des mythes grecs), Amandine Marshall est l'auteur de trente-deux livres et de trois BD à destination des 3-99 ans qui consistent en albums jeunesse, livres de contes, mythes et légendes, romans historiques, biographies et ouvrages documentaires. Elle est également la directrice de deux chaînes d'égyptologie sur YouTube : NefertiTube pour les enfants et enseignants et ToutankaTube pour les ados-adultes.

